dimanche 2 mai 2021

L’épopée Industrielle de la Singer en Outaouais

L’épopée Industrielle de la Singer en Outaouais
Benoit Sabourin
1 maie 2021

La Singer Manufacturing Company, réputée pour ses machines à coudre au XIXe et XXe siècle, avait beau être américaine, une partie de ses opérations s’est déroulée entre Thurso et Duhamel, de 1926 à 1964. Le Droit vous propose cette semaine un retour dans le temps afin de revisiter une épopée industrielle importante ayant marqué l’histoire de la Petite-Nation, en Outaouais.

C’est en 1923 que la compagnie Singer fait l’acquisition, pour 500 000 $, des concessions forestières que la compagnie W.C. Edwards avait vendues quelques années auparavant à la Gatineau Company, l’une des succursales prête-noms de la International Paper Company. La transaction inclut plus de 500 miles carrés de terres forestières qui s’étalent un peu au nord de Thurso jusqu’au sud de Mont-Laurier.

 

 
« Vers 1923, la International Company, celle qui va donner naissance à la CIP, va avoir des problèmes financiers. Ils sont pris avec des concessions forestières et des pouvoirs d’eau. La compagnie risquait de tout perdre parce qu’elle était en défaut de paiement. C’est à ce moment-là que la Singer, qui avait de l’argent, a flairé le bon coup. Ils cherchaient depuis longtemps à avoir leur propre scierie et pas pour n’importe quelle sorte de bois. Ce qu’ils recherchaient, c’était du bois franc. Pour un demi-million comptant, la Singer va réussir à mettre la main sur la plupart des concessions forestières qui sont dans le bassin de la rivière Blanche et Petite-Nation, jusqu’à l’intérieur des terres », explique l’historien Pierre Louis Lapointe, auteur de Thurso : sa rivière et son domaine forestier (1807-2017).
 
Une exemption de taxes de 20 ans comme appât

Dès lors, plusieurs localités situées en bordure de la rivière des Outaouais se font la lutte pour tenter d’attirer l’entreprise dont le siège social était établi au New Jersey. La Singer projette la construction d’une ligne de chemin de fer, d’une scierie, d’une cour à bois et éventuellement d’autres usines. 

Des travailleurs chargent des billes de bois sur les wagons de la Thurso and Nation Valley Railway, en mai 1929, à la baie de l’Ours, sur le lac Simon. 

COLLECTION PIERRE LOUIS LAPOINTE, SÉRIE «GATINEAU POWER»

« Quand on parle des compétiteurs possibles de Thurso, il y avait Fassett qui avait beaucoup de maisons inoccupées parce qu’on avait perdu énormément de monde lorsque la Fawcett Lumber Company avait transféré ses opérations en Ontario quelques années auparavant », note au passage M. Lapointe.

Le maire de Thurso, Gonzague Gagnon, et ses échevins convoquent en février 1924 une assemblée spéciale. Le conseil adopte une résolution qui propose notamment aux dirigeants de la Singer une exemption de taxes municipales sur 20 ans si la compagnie décide de s’établir dans le village. En échange, on demande que l’entreprise « emploie 200 hommes dans les trois années de la présente date ».

 


Pierre Louis Lapointe souligne que même le curé Joseph-Gustave Desrosiers va signer une promesse de vente exclusive à la compagnie Singer d’un lot qui avait été donné aux catholiques de Thurso par John Fraser de Berry, ancien Seigneur de Contrecœur et de Cournoyer. Une entente sera finalement conclue entre les instances municipales et la compagnie.

La nécessité d’un chemin de fer

Ce que la Singer veut aller récolter en forêt, c’est le bouleau jaune (merisier), un bois dur qui sert à la confection des meubles de machines à coudre. Puisque ce bois ne flotte pas, la drave n’est pas une option pour rapatrier les billes vers les installations de sciage de Thurso et il n’existe aucun système de transport routier en forêt à cette époque, rappelle M. Lapointe.



La solution passe par la Thurso and Nation Valley Railway (TNVR) qui est incorporée en mars 1925. Cette filiale de la Singer va assurer la gestion de la future voie ferrée et de la locomotive qui transportera le bois vers Thurso. La construction des rails vers Duhamel, qui deviendra le quartier général forestier de la compagnie, s’amorce à l’été 1925. À l’automne 1926, déjà 51 kilomètres de voie ferrée sont aménagés.

Le train forestier se rend jusqu’au lac Simon, à la fin de la décennie. Toutefois, la Grande Dépression de 1929 vient stopper les travaux de la ligne ferroviaire. La locomotive atteindra Duhamel seulement en 1942, alors que la Seconde Guerre mondiale stimule les activités de la Singer. « La Singer va ouvrir une usine de fabrication de contreplaqués pour sa fabrication de meubles à Thurso, notamment pour ses machines à coudre. La guerre et l’après-guerre, c’est une période de prospérité pour la compagnie. On va même prolonger la voie ferrée un peu plus loin que Duhamel. Signe de la bonne santé de la compagnie, les locomotives à vapeur sont remplacées par des locomotives au diesel en 1946 », précise l’historien Michel Prévost, en entrevue. À terme, la ligne du train s’étendra sur 90 kilomètres.


 
Déclin et rachat par la James Maclaren

À la fin des années 1960, le marché des machines à coudre est de plus en plus compétitif à l’échelle mondiale. La Singer tente de diversifier son marché. En 1959, on rapatrie à Thurso les opérations de fabrication et de finition des cabinets de machines à coudre qui se faisaient auparavant à l’usine de Saint-Jean.

En 1956, la compagnie fait même construire, au coût de 21 millions de dollars, une usine de pâte kraft à Thurso. Le 16 mars 1958, une première fumée sort des cheminées de la Thurso Pulp and Paper Company qui deviendra au fil des décennies l’usine Fortress qu’on connaît aujourd’hui.

Le règne de la Singer tire cependant à sa fin. « En 1964, tous ces actifs, incluant le chemin de fer et ses concessions forestières, passent aux mains des Industries James Maclaren de Masson », souligne M. Lapointe.

En 1986, alors que le camionnage est de plus en plus utilisé pour transporter le bois, la compagnie James Maclaren décide de fermer définitivement la voie ferrée reliant Thurso à Duhamel. Les rails seront par la suite démantelés.

« Aujourd’hui, beaucoup de motoneigistes et de gens qui font du V.T.T. à Duhamel ignorent qu’ils circulent sur l’ancienne voie ferrée de la Singer, souligne l’historien Michel Prévost. On parle d’une voie ferrée qui été opérée durant 60 ans, ce qui est quand même très important. À part la ligne du Canadien Pacifique, qui reliait Montréal à Hull et qui suit la rivière des Outaouais, la voie ferrée de la Singer a été la seule qui entrait dans le territoire de la Petite-Nation. » (...)

 



À 15 ans sur les chantiers, six jours sur sept
Benoit Sabourin
1 mai 2021

Émile Brodeur n’avait que 15 ans quand il a débarqué sur les chantiers forestiers de la compagnie Singer, à Duhamel. L’homme natif de Montréal a 89 ans aujourd’hui et il a encore bien frais en mémoire les souvenirs de cette époque.

« On ne faisait pas un gros salaire. Je faisais 78 $ par mois. Dans ce temps-là, on était tous pauvres. Quand j’ai reçu ma première paie à moi, je me suis rendu au magasin à Chénéville et je me suis habillé des pieds à la tête avec ça », raconte au bout du fil celui qui habite toujours Duhamel.

Quand M. Brodeur a été embauché par la Singer, en 1946, le premier emploi qu’il a occupé, c’était celui de bûcheron. Sous les ordres du contremaître, lui et ses confrères faisaient la coupe pour défricher les chemins en forêt et récolter le Saint Graal tant convoité par la Singer : le bouleau jaune, mieux connu sous le nom de merisier au Québec.

À grands coups de haches et de godendards, ces grandes scies maniées par deux personnes, les ouvriers, jeunes et moins jeunes, travaillaient à la sueur de leur front de longues journées, des mois durant, été comme hiver. Les chantiers étaient fermés à peine quelques mois durant le printemps.

« On partait le dimanche au soir ou le lundi matin et on revenait à la maison juste le samedi soir. On dormait sur le chantier, dans des camps. Toutes les semaines, c’était de même. Pour un jeune, c’était quelque chose, mais c’était la vie de ce temps-là », confie M. Brodeur.

Cordés dans de petits chalets, entre 50 et 60 employés dormaient dans des lits superposés. L’hiver, un homme était payé la nuit seulement pour chauffer le poêle, se souvient M. Brodeur.

Dans la forêt, le travail n’était pas sans risque. La machinerie n’était pas ce qu’elle est devenue aujourd’hui. « Dans ce temps-là, les bulldozers étaient petits. Ils n’étaient pas assez forts pour arracher les souches. Pour les casser, ça prenait de la dynamite », explique M. Brodeur.

Et les accidents de travail ? « Ça arrivait, c’est sûr, mais c’était comme ça. Ça ne nous faisait pas peur. Il fallait faire attention. Quand tu en mettais quatre ou cinq (bâtons de dynamite) ensemble, il fallait mettre les mèches plus longues et aller se cacher, sinon tu te faisais tuer », répond le principal concerné, rire à l’appui. (...)

M. Brodeur a aussi travaillé à l’entretien du chemin de fer. Il a également été assistant au chef cuisinier sur les chantiers.

« On avait toujours quatre sortes de menus sur la table. On était très bien nourri. Fèves, ragoût, tourtière, patates, on mangeait toutes sortes d’affaires », dit-il, à propos de la nourriture qui était servie aux ouvriers.

Après une vingtaine d’années à avoir donné tout son cœur à l’ouvrage pour l’entreprise, M. Brodeur a quitté son emploi pour devenir gardien du Club des 12, un club privé de chasse et pêche qui régnait sur le territoire de Duhamel. C’était dans les années 1960, à l’âge d’or des clubs privés, avant que l’accès aux terres du domaine de l’État soit démocratisé avec la création des réserves fauniques.

Il a par la suite fondé son entreprise de construction et a fait une longue carrière de contremaître et entrepreneur jusqu’à sa retraite. (...)

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